Le jeune homme parle. Parle et parle encore. Depuis maintenant 8 mois. Il passe le plus clair de son temps au chevet de sa soeur jumelle, il lui parle. Il lui raconte. Ses journées, les insignifiantes vies des autres. La sienne aussi. Insignifiante depuis qu'elle n'est plus là pour la partager. Ce soir, comme de nombreux avant, il n'en peux plus. Il se laisse aller à sa peine, sa colère. Alors il la supplie. Il la supplie de réagir, d'esquisser un geste pour lui faire signe qu'elle l'entend. Seulement non. Ses yeux sous ses paupières closes marquent indifféremment leur continuel allez retour. Il la soupçonne d'être partie loin encore. Tellement loin. Elle ne l'écoutera pas. Alors il pleure. Il pleure de rage, d'impuissance et de douleur.
Parce qu'elle le retient, malgré tout, pense t il. Si elle venait à se réveiller sans qu'il soit à son chevet, elle pourrait essayer à nouveau. Et non, définitivement non, il ne peux l'imaginer seule, dans la neige, une seconde fois, avec les poignets tailladés. Alors il demeure seul, ici. Il reste sur cette chaise, assis à coté de son lit. Il prend des cours par correspondance, maintenant. Il ne voit plus personne, puisque ses parents représentent un grand appartement et un cheque par mois. Elle est tout ce qu'il a, et il est tout ce qu'elle a. Non pas qu'ils n'aient pas d'amis. Les jumeaux Jackson, au collège, ils en faisaient, du bruit. La rumeur disait que s'ils n'avaient été frères, ils auraient été le couple du siècle. Elle était belle, intelligente, drole et simpa. Lui était beau, mystérieux, sérieux et tout aussi intelligent. Que voulaient les gens de plus ? Elle était le fantasme, enviée et désirée, lui était l'idole, jalousé et idéalisé. Elle avait l'air belle, leur vie. Bien plus belle qu'elle ne l'est devenue.
Ce soir, il est allongé sur le lit, à coté d'elle. Elle lui manque. Tellement. Il laisse les larmes couler sur ses joues et, de sa voix brisée par la tristesse, il lui murmure encore des mots qui n'ont plus vraiment de sens.
-Ley'. S'il te plaît, écoute moi. Tu me manques. Si tu savais à quel point tu me manques. J'ai tellement hâte que tu te réveilles. On pourra retourner à notre vie. Enfin avec un an de plus. On a 15 ans maintenant, tous les deux. Tu te souviens ? T'avais tellement hâte qu'on ai 15 ans. On sera au lycée. Tu voulais devenir mannequin. Je suis sur que t'y arriveras, hein. T'es si belle. Unique. Mais tu vaux bien plus que ce métier de pourris, crois moi. Comme t'as été stupide. Je l'aurais tué, ce gars, si ça avait pu t'empêcher de faire ça. T'avais pas le droit ! Si seulement t'avais pu m'en parler...
Et ses yeux vont. De gauche à droite sous ses closes paupières. Rien ne changera jamais. Liam frappe du poing rageusement sur le rebord du lit comme si ce geste pouvait changer quelque chose. Mais les jours sont les mêmes. Inlassablement, rien ne change. La boucle tourne. Les jours passent longuement dans la monotonie de cette section coma de ce petit hôpital perdu au fin fond de l'Allemagne.
Ce soir, Liam parle. Ce soir, comme bien d'autres soirs auparavant, Liam se remémore le passé. C'est tout ce qu'il lui reste, après tout. Il laisse son esprit vagabonder au fil des mots. Il n'y a qu'elle qui l'écoute, de toute façon, et il ne lui a jamais rien caché. Il souffre. Elle dort. Ils sont ensemble, pourtant.
-Ley', tes grands yeux bleus me manquent. Je sais bien que j'ai les même, mais c'est pas la même chose. Les miens sont masculins. On est pareils, tous les deux. Je sais qu'on a jamais été normaux. A la base, les jumeaux font toujours tout pour se différencier l'un de l'autre. Exprimer sa personnalité. Nous on a les même personnalités. Le même sang et les même dates de naissance. On y peut rien. Moi, perso, ça me convient. J'aime quand les gens nous regardent avec envie. A nous deux, on est tellement de chose. Je me sens bien rien, sans toi. Plus personne ne passe te voir, maintenant. Moi non plus. C'est de ma faute, Ley', pas la tienne. C'est moi qui n'ai pas rappelé les gens. Je voulais souffrir seul. Comme gamins, tu te souviens ? Il fallait toujours que je cache mon sang, parce que sinon, tu te mettais à pleurer. Pourquoi il a fallu que tu caches le tiens. Tu sais bien que l'un sans l'autre, on surmonte pas les épreuves. Je te l'ai encore jamais dit, mais après ce que tu as fait, tu te souviens, je suis venu à l'hôpital, puis je suis reparti, une après midi. Tu te rappelles ? Eh bien cette après midi, j'ai été le voir, Dylan. Je lui ai tout dit. Comme tu as souffert, après ce qu'il t'as fait. Comme tu as pleuré, comme tu t'es fait du mal et comme tu as voulu t'en tuer. Il a pleuré. Comme un nouveau né. Pitoyable. Il a dit qu'il était désolé. Je voulais attendre que tu te réveilles pour t'en parler. Mais puisque tu sembles vouloir prendre ton temps au pays du je-ne-sais-pas-quand-je-reviendrais, eh bien je te le dis. Je l'ai frappé. Je ne sais pas combien de fois. Jusqu'à ce qu'il saigne un centième de ce que tu as saigné sans doute. Je le hais, si tu savais à quel point. Et il n'a rien dit. Il a encaissé les coups. Tu vois, c'est bien la preuve que c'est lui le fautif, là dedans. Il t'a ruiné. Toi, la plus belle chose jamais créée. Quel salopard. Quel salopard. Il t'a tout pris, tout volé. Ton innocence, ton bonheur, même ta vie. Je le hais, Hayley. Mais ne t'en fais pas. Il a eu ce qu'il méritait. J'y ai veillé. Les gens savent comme il est con. Ils le laisseront pas recommencer. Tu ne m'en veux pas, Ley'. J'espère que non. J'ai fais ça pour toi. Tu me manques. Tellement. T'es ma vie, tu l'as toujours été, et maintenant, je regrette de pas te l'avoir assez dit. Alors je te le dis : t'es la seule personne pour qui je pourrait tout faire. Je t'aime si fort que je tuerais pour toi et je te donnerais ma vie s'il le faut. Je t'en prie, réveille toi vite, petite soeur.